• Jerusalem Post (Edition Française)
    Les Turcs : avant l'Europe, Israël
    Par Elif Kayi
    janvier 9, 2007


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    Chez Moshé Penso, un des petits restaurants de la rue Levinsky, à Tel-Aviv, on peut déguster d'excellents böreks fourrés au fromage, aux épinards ou aux pommes de terre. Les murs sont décorés de photographies du Bosphore et de starlettes turques des années 1950. On se croirait presque dans un quartier stambouliote. Mais l'oeuf dur déposé sur le coin de l'assiette par Moshé rappelle au client qu'il se trouve bien en Israël. Il s'agit en effet de la touche israélienne, explique-t-il.


    Les Juifs de Turquie en Israël n'ont jamais beaucoup fait parler d'eux, ni couler beaucoup d'encre  -les études portant sur ce sujet se révèlent très peu nombreuses en comparaison avec d'autres communautés. On aurait presque tendance à les oublier complètement, si ce n'est pour les quelques traces laissées dans le paysage israélien, que seul l'oeil observateur saura déceler. Comme le kibboutz Hoshgarim qui, fondé en 1948 par 33 jeunes pionniers de Turquie comme "pont de l'amitié" entre la Turquie et Israël, à présent devenu une destination touristique très prisée, demeure jusqu'à ce jour considéré comme "turc". Ou la forêt d'Atatürk, plantée par des Juifs de Turquie entre 1948 et 1949 sur le mont Carmel, près de Haïfa. Ou encore la synagogue des gens d'Izmir dans le quartier Yemen Moshé de Jérusalem. Le quartier a perdu sa population turque à la fin des années 1960 lorsqu'il a été rénové, abritant aujourd'hui de luxueuses résidences, mais sa synagogue est restée un lieu de rencontre pour les Israéliens originaires d'Izmir.


    L'historien américain Walter F. Weiker qualifie les Juifs de Turquie en Israël d'"invisibles" et explique ce caractère par l'histoire des Juifs de Turquie, pour qui une des clés de la réussite sociale et économique au sein d'une société musulmane dominante résidait dans la discrétion. La plupart des Juifs de Turquie sont aujourd'hui les descendants de Juifs expulsés d'Espagne lors de la Reconquista en 1492 et du Portugal en 1497, qui avaient trouvé refuge sur le territoire de l'actuelle Turquie, alors partie de l'Empire ottoman.


    A l'époque, vivaient sur ce territoire environ 140 000 Juifs romaniotes et une petite communauté de Karaïtes. Les Juifs romaniotes sont rapidement supplantés par les nouveaux arrivants de la péninsule Ibérique. Au fil des siècles, la communauté juive de Turquie reste fragmentée, en particulier au niveau social et culturel, le succès et l'opulence de certains contrastant avec le faible niveau de vie et d'éducation d'une grande partie du reste de la communauté. Dès la fin du xixe siècle, les couches aisées de la communauté sont influencées par les idées républicaines et l'esprit des Lumières, en particulier grâce aux écoles ouvertes par l'Alliance israélite universelle. Leur lingua franca devient rapidement le français, même si le ladino, langue d'origine des Juifs d'Espagne, continue d'être pratiqué. Les couches pauvres demeurent à l'écart de cette évolution, et restent attachées à leur identité juive, fondée cependant sur des composants plus communautaires que théologiques.


    Cette différence de niveau social et culturel se reflète dans l'immigration en Israël, qui se divise en deux périodes : la grande vague, de novembre 1948 à 1950, suivie par une immigration réduite, mais continue, après 1950. A la veille de la création de l'Etat d'Israël, la présence de Juifs de Turquie en Palestine est relativement faible, représentant moins de 15 000 personnes selon les chiffres fournis par l'institut national israélien des statistiques. Au lendemain de la guerre d'Indépendance en novembre 1948, le gouvernement turc, sous la pression de plusieurs Etats arabes, décide d'interdire toute émigration depuis la Turquie. L'interdiction est levée peu de temps après, au début de l'année 1949, mais son impact au sein de la communauté juive de Turquie est très fort et entraîne une émigration de masse, atteignant pour l'année 1949 le chiffre record de 26 000 personnes.


    La vague d'immigrants de Turquie entre 1948 et 1950 est composée de Juifs issus des classes pauvres et modestes, ainsi que d'un certain nombre de sionistes, les "jeunes idéalistes", issus des classes moyennes et aisées, ayant souvent fréquenté le lycée ou l'université. Les membres des couches pauvres n'avaient que peu de raisons de rester en Turquie, en particulier sur le plan économique. Beaucoup de ces nouveaux arrivants ont choisi de s'installer dans la ville de Yehoud et dans le quartier autour de la rue Levinsky à Tel-Aviv, des quartiers où la population originaire de Turquie est aujourd'hui encore fortement représentée.


    D'autres quartiers, au départ peuplés par des immigrants de Turquie, ont vu leur population changer au cours du temps, comme le quartier de Yemen Moshé à Jérusalem par exemple. Quant aux jeunes idéalistes, ils continuent d'arriver, en petit nombre, jusqu'à aujourd'hui.


    Le jeune Hay Eytan Cohen Yanarocak peut être considéré comme l'un d'entre eux. Né à Istanbul il y a 22 ans dans une famille qu'il décrit comme très sioniste, Hay vient de faire son aliya cette année et prépare un master en études stratégiques à l'université de Tel-Aviv. Au-delà de ses convictions sionistes l'ayant poussé à l'aliya, Hay confie ses difficultés à vivre dans une société où il faisait partie d'une minorité. Sa volonté de partir vivre en Israël a aussi été renforcée par un événement tragique, survenu dans sa famille. "Ma cousine, qui était enceinte, a fait partie des victimes des attentats contre les deux synagogues d'Istanbul en novembre 2003", explique-t-il. "Après cet événement, je n'ai plus douté un instant de venir m'installer ici."


    A partir de 1950, sont arrivés ceux qu'on apelle les "immigrés tardifs", venus s'installer en Israël de manière régulière jusqu'à aujourd'hui. Cette immigration a connu quelques soubresauts, souvent liés à la conjoncture politique du moment, comme les événements des 6 et 7 septembre 1955 à Istanbul -pogrom organisé par le parti démocrate, alors au pouvoir, contre les commerces grecs- ou la guerre des Six Jours. Ces nouveaux immigrants se sont installés en particulier à Bat-Yam dans les années 1970 et 1980, puis à Herzliya et à Ramat-Aviv. A titre d'exemple de la présence turque à Herzliya, une chaîne de restauration rapide turque qui vient d'y ouvrir ses portes. Les motivations de ces immigrants sont assez diverses, mais se limitent souvent à des aspects matériels ou familiaux : retrouver des membres de la famille, déjà installés en Israël, atteindre un niveau et une qualité de vie plus élevés qu'en Turquie. La crainte de rester en Turquie face à l'évolution inquiétante du sentiment antisémite est aussi une motivation mentionnée de plus en plus fréquemment, même si le nombre actuel d'immigrants originaires de Turquie oscille entre seulement trente et cinquante personnes par an.


    Selon l'historien turc Rifat N. Bali, le manque de revendications politiques des Juifs de Turquie est un comportement typique, qu'on retrouve au sein des minorités en Turquie, pour qui la politique a toujours représenté un domaine dangereux. Le cas de la communauté juive est cependant extrême, car ses membres ont volontairement renoncé en 1926 au statut de minorité, accordé par le traité de Lausanne en 1923, témoignant de leur souhait de vivre comme citoyens turcs à part entière.

    Malgré ce manque d'engagement politique -à titre d'exemple, on compte dans toute l'histoire de la Knesset seuls deux membres d'origine turque- certains membres de la communauté turque en Israël sont très actifs. C'est le cas, par exemple, des membres du Türkiyeliler Birligi ou Ita'hdout Yotsei Turkia en hébreu, l'union des personnes originaires de Turquie. L'organisation cherche avant tout à contribuer aux relations entre la Turquie et Israël, et collabore avec les ambassades et les ministères des Affaires étrangères respectifs. "Nous souhaitons donner une image positive de la Turquie en Israël et vice-versa, d'Israël en Turquie", explique Nesim Güvenis, chargé des relations publiques au sein du Türkiyeliler Birligi. Des échanges culturels avec des groupes de théâtre turcs, ainsi que des voyages en Turquie sont régulièrement organisés. Dernièrement, c'est un groupe de personnes originaires d'Izmir qui s'est envolé pour cette ville, à la recherche de leurs racines. Nesim Güvenis publie tous les mois un journal en langue turque, qui comporte aussi deux pages en ladino et une page en hébreu. La réactivation de la langue et de la culture ladino, actuellement en perdition, est aussi un objectif que se fixe les membres de l'organisation. L'entreprise est difficile car peu de gens parlent encore ladino chez eux. Un salon de ladino a été mis en place, où une trentaine d'amoureux de la langue se retrouvent tous les mois pour faire part de leurs recherches. "Pour ne pas que la langue meurt complètement", explique Nevim Güvenis.


    Les générations nées en Turquie ou arrivées sur le tard en Israël restent souvent très liées à leur pays natal. Mais cet attachement traduit avant tout une profonde foi dans certaines valeurs, les valeurs républicaines : l'égalité des chances, la laïcité, la démocratie. Au-delà de ce lien, on sent une profonde nostalgie, mêlée d'un certain sentiment d'anxiété par rapport à l'évolution politique actuelle en Turquie. "Nous nous sentons extrêmement concernés par le problème de l'antisémitisme en Turquie", explique Rafael Sadi, porte-parole du Türkiyeliler Birligi. "Mais notre champ d'action et notre influence demeurent malheureusement très limités." Certains essaient d'informer les journalistes turcs, l'ambassadeur, le ministère des Affaires étrangères. L'écho reste souvent très faible, la position officielle du gouvernement turc étant de nier toute forme d'antisémitisme en Turquie.


    Pendant ce temps, dans la rue Levinsky de Tel-Aviv, un drapeau rouge marqué de l'étoile et du croissant blanc continue de flotter.
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